Saint-Gingolph s’offre au regard du visiteur comme un charmant village au pied du Grammont et du Blanchard, séparé en deux par la Morge. Ce torrent symbolise une frontière qui n’existe que sur le plan administratif. En effet, depuis toujours, les habitants de ce bourg ne forment qu’une seule entité face au destin.
Ainsi, depuis sa création, il y a 120 ans, la société de sauvetage de Saint-Gingolph compte dans ses rangs des membres des deux rives. Des générations de sauveteurs se sont succédée au rythme des saisons et des années au port de la Bâtiaz pour surveiller les naus de pêche, les cochères, les naviots, les bricks, les corsaires, les baigneurs… cela malgré tous les coups du sort et ne s’intéresser qu’à une seule chose: sauver des vies !
Officiellement créée le 11 octobre 1885 à Nyon, lors d’une réunion du comité central, la section de Saint-Gingolph s’est trouvée brisée dans son élan par le décès brutal de son promoteur Monsieur Pierre F. Derivaz. Ce dernier en terre, personne dans le village ne veut relever le flambeau. Il faut attendre le 29 mai 1887, pour que l’espoir reprenne au travers d’une dizaine de villageois exerçant des métiers du lac. Ils se regroupent et fondent la section par un engagement solennel. Parmi eux, Benjamin Derivaz, constructeur et réparateur de barques, prend la première présidence. Le 26 juin 1887, la section est admise au sein de la SISL.
La première unité, qui répond au doux nom d'Etoile Bleue, voit le jour au mois de juin 1889, mais les archives manquent cruellement sur cette embarcation dont nous parlent les anciens. Elle rejoint presque la légende lorsqu'elle apparaît dans le récit du sauvetage de la fameuse Marguerite-Hélène du 5 janvier 1906. Cette barque s'était retournée au large du quai français suite à un ouragan entraînant avec elle son équipage que l'on sauva in extrémiste, excepté un dénommé Christin qui était resté emprisonné à l'intérieur de l'épave.
En 1928, la vénérable baleinière fut déclassée par le comité central, ce qui obligea la section de Saint-Gingolph à construire un nouveau canot au chantier naval Ducret à Lugrin. Cette nouvelle Étoile Bleue est une baleinière en bois, longue de 10,3 m et large de 2,35 m. Elle possède 12 tolets et peut accueillir jusqu'à vingt personnes. Toujours en activité dans notre section, elle a servi jusque dans les années 1980 comme principale unité d'intervention grâce à l'appui d'un moteur auxiliaire qu'on installait sur le côté. Son hangar se dresse fièrement malgré les effondrements du sol à l'entrée du port de la Bâtiaz (renforcement en projet à Sion). Pour la petite histoire, l'ancienne baleinière chercha à trouver un acheteur par voie de petites annonces dans la presse de l'époque...
L’inauguration du nouveau bateau eut lieu en 1929 et la société organisa une poule comme si de rien n’était, malgré l’interdiction du comité central décrétée en 1925 sur ces affrontements (où chaque section utilise son propre canot). Certains n’hésitent pas à y voir l’indépendance de caractère des Gingolais.
En 1931, Saint-Gingolph est rappelé à l’ordre par M. Jacottet : « Si une section ne participe pas à la plonge et aux soins, elle se verra exclue des courses de canot ! » Dès lors, notre équipe s’organise pour trouver des volontaires devant la menace. Aujourd’hui, le problème demeure ! La plonge reste la bête noire de notre société car il est difficile d’aligner quatre bons nageurs locaux face à la concurrence de certaines équipes. On raconte que certains de nos plongeurs lors de la fête centrale fort lointaine tardèrent à remonter... jouant le rôle de véritables mannequins !
En 1940, la section traverse l’orage de la guerre avec peine. En effet, ses membres suisses sont mobilisés. Quant aux français, ce n’est pas mieux : ils sont sous les drapeaux, dans le maquis ou même prisonniers. Les entraînements subsistent grâce au renforcement des soldats suisses stationnés au village et qui appartiennent souvent à des sections de sauvetage vaudoises.
Juillet 1944, Saint Gingolph vit les heures les plus noires de son existence : la partie supérieure du village français est incendiée par les nazis en guise de représailles. En effet, le maquis avait attaqué le poste frontière du village les jours précédents. Dans cette tragédie, deux de nos membres (Messieurs René Boch et Elie Derivaz) font partie des huit hommes fusillés par les S.S.
L’après-guerre appelle une modernisation que notre société ne peut suivre faute de moyens. Ne pouvant se motoriser, elle entraîne de solides gaillards qui, comme leurs pères, continueront à braver les coups de tabac à la force des bras. Ils deviendront les terreurs des concours du Haut Lac. Pour se rendre à ces concours, ils prendront les lignes régulières de la CGN (Compagnie Générale de Navigation), les soirées sont épiques sur les navires blancs et les chants racontent de drôles de complaintes... De temps en temps, on se retrouve sur le même pont que les adversaires du village voisin !
Pour la deuxième fois, après 1926, Saint-Gingolph panse ses blessures en organisant l’Internationale de 1946 (suivront 1973 et 1984), ce qui permettra à la société de mettre un peu d’argent de côté en vue de sa modernisation. L’Internationale est pour la société l’occasion de sortir en famille et de faire le tour des bonnes tables du Léman… les résultats suivront selon l’humeur des rameurs.
En 1963, le 12 mars, le drame frappe à nouveau notre société avec le naufrage du chaland Aubonne, au large du village. Après deux jours de recherches désespérées des corps, l’Etoile Bleue rentre au port épuisée. Le bilan est lourd : quatre disparus, dont trois membres : François Fornay, Sylvain Bénet, Raymond Bénet.
Les années se suivent, et la société, qui organise de nombreuses manifestations, arrive enfin, en 1979, à acquérir un local, dans la Résidence de France. La société peut alors organiser ses archives dans ce nouveau local, et entreposer ses trophées dont deux vases de Sèvres (un troisième devrait y figurer mais la section ne l’a jamais reçu, comme nous le racontent les vieux… qui défilèrent à la place avec un pot de chambre). Certains prétendent qu’il n’y avait point de vase cette année. D’autres prétendent que le vase devait faire une belle décoration chez le président de la société organisatrice… Le mystère demeure !
1987, le rêve des plus vieux se réalise : la société inaugure son nouveau moyen d'intervention rapide : Etoile Bleue II. Elle a fière allure cette vedette : un Boston Whaler Revenge 20 Outrage avec une puissance de 150 CV. Mais le rêve se ternira vite avec les tracasseries administratives. Et à chaque nouveauté, la caisse de la société souffre. Un fonctionnaire zélé ira jusqu'à faire retirer la mousse d'origine autour des réservoirs d'essence car il ne la trouvait pas dans le réglement. « Amiral des bateaux lavoirs » comme le disait le brave capitaine Haddock ! Sans compter les déboires relatifs à la formation des jeunes pilotes et des moins jeunes. A coups de nouvelles hélices, la modernité coûte chère !
Les années s’enchaînent au rythme des compétitions du Super-Challenge, un championnat fait les beaux jours durant quelques années. Notre société s’y engage et à le plaisir de remonter une équipe féminine de rame. Mais aujourd’hui, il faut retrouver un second souffle à nos courses afin d’attirer du monde au bord du lac (une course à trois canots...)
L’année 2000 est importante pour le petit monde de Saint-Gingolph. En effet, le port de la Bâtiaz accueille l’Aurore dans un enthousiasme général. Bien entendu, l’Etoile Bleue veille à ce que la bonne humeur demeure sans aucun drame. 2001 s'annonce aux couleurs de la Liberté, la galère sortie du chantier naval de Morges, où notre société joue le premier rôle en escortant la marraine jusqu’à la proue de bois du monstre lacustre. A l’automne, la rénovation de notre baleinière par nos membres permet à notre illustre canot d’affronter le XXIe siècle sans soucis.
Depuis 2002, nous organisons chaque fin d’année scolaire une présentation du Sauvetage aux jeunes de Saint-Gingolph afin d’éveiller le souci de la relève. Nous espérons poursuivre leur formation de sauveteurs dans notre école du lac. Nous nous engageons à soutenir les grandes causes de générosité et de solidarité, Téléthon, action de soutien à un jeune du village.
En 2005, nous commençons une nouvelle aventure avec un nouveau local moderne et à l’horizon se dessine le défi d’organiser l’Internationale de 2010. Le Sauvetage est prêt à servir encore de nombreuses décennies.